SACRIFICES D’ENFANTS : LE MEURTRE DES PREMIERS NÉS

Le sacrifice humain était une pratique courante chez les anciens hébreux. L’Ancien testament, en certains passages, proscrit le sacrifice humain, mais en d’autres, impose d’immoler les hommes voués au Seigneur :

« Tout ce qu’un homme dévouera par interdit à l’Éternel, dans ce qui lui appartient, ne pourra ni se vendre, ni se racheter, que ce soit une personne, un animal, ou un champ de sa propriété ; tout ce qui sera dévoué par interdit sera entièrement consacré à l’Éternel. Aucune personne dévouée par interdit ne pourra être rachetée, elle sera mise à mort » – Lévitique, chap. XXVII, v. 28-29, traduction de la bible de Louis Segond de 1910

Moïse et le sacrifice des bébés, dans la Torah (Pentateuque) :

Exode – Chapitre 13 /2

»Consacre-moi tout premier-né, tout ce qui naît le premier parmi les enfants d’Israël, parmi les hommes et parmi les bêtes; il est à moi. Et quand ton fils t’interrogera un jour, en disant « Que signifie cela? », tu lui diras « Par sa main forte l’Éternel nous a retirés d’Égypte, de la maison de servitude ». »

Exode – Chapitre 15

»Et il arriva, quand Pharaon s’obstina à ne point nous laisser aller, que l’Éternel tua tout premier-né dans le pays d’Égypte, depuis le premier-né de l’homme jusqu’au premier-né du bétail; c’est pourquoi, je sacrifie à l’Éternel tous les mâles qui naissent les premiers, et je rachète tout premier-né de mes fils. »

Si Abraham, premier patriarche des hébreux, a failli égorger son fils Isaac, c’est bien parce que la pratique était courante. On se rappellera aussi de l’épisode de Jephté (Livre des Juges, chapitres 10, 11, 12) qui offrit sa propre fille en sacrifice pour sa victoire militaire sur les Ammonites. L’archaïque rituel des sacrifices d’enfants, d’Isaac à Chronos et Œdipe, en passant par les enfants de Médée, ou celui du roi crétois Idoménée sur son propre fils lors de la guerre de Troie… ces meurtres ont reçu une explication historique en liaison avec le changement du droit de filiation.

La fin d’un conflit de filiations

Lorsque les sociétés passèrent de la filiation maternelle à la filiation paternelle, se déclencha l’immense tragédie des “enfants de la discorde”. Le plus ancien droit est le droit maternel qui reconnaissait la filiation en ligne matrilinéaire et intégrait les enfants au groupe de la mère. Ce groupe était constitué des grands-mères et de leurs frères, des mères et de leurs frères, les oncles, et de tous les enfants des mères. Dans la culture matrilinéaire les enfants sont sous la responsabilité, d’une part des femmes (leur mère, grands-mère et tantes); d’autre part des hommes de la parenté, leurs “pères sociaux”, à savoir les frères de la mère, les oncles, et les anciens. Ces hommes sont donc les responsables des enfants de leur sœur, nièce, petite-nièce. Qu’il y ait quelque part ailleurs des enfants nés de leurs amours avec d’autres femmes, cela est probable mais n’engage aucune obligation puisque c’est un autre groupe familial, celui de l’amante, qui en assume la responsabilité. La charge des enfants incombait donc au groupe maternel entier.

Trancher l’autorité parentale

Quand ce droit fut remplacé par le droit paternel, la société fut totalement désorganisée. « La plus grande révolution de la Grèce archaïque est celle qui substitua la descendance patrilinéaire à la filiation matrilinéaire et détruisit l’intégrité des clans”. En effet, il fallut disloquer les traditionnels groupes maternels pour former de nouveaux groupes associant chaque femme au géniteur qui deviendrait père de ses enfants. Le mariage était né. La responsabilité des enfants passa donc des groupes maternels aux groupes paternels. Ce changement suscita l’apparition d’une terrible rivalité entre les frères des mères (oncles des nouveau-nés et traditionnellement leurs pères), et les époux des mères (nouvellement promus pères). Il va de soi que l’introduction de la filiation paternelle bouleverse cet équilibre et disloque les groupes familiaux. En effet, si les hommes deviennent responsables des enfants de leurs amantes, les choses se compliquent pour eux. Cela signifie que le nouveau-né est sous la responsabilité habituelle de sa mère et de son oncle, mais aussi et maintenant de son géniteur. Les oncles doivent – mais ne peuvent – désormais renoncer à une responsabilité qu’ils ont exercée pendant des millénaires; par ailleurs, les voilà chargés des enfants qu’ils ont engendrés, appartenant traditionnellement à un autre groupe. Ces dualités déclenchèrent des tiraillements souvent meurtriers, des luttes fratricides, des solutions sanguinaires.

Baal-Moloch, le nouveau dieu-père

Les historiens attachent à cette période de transition la coutume de “sacrifice des premiers-nés” considérant que ce geste pouvait avoir pour but de marquer le renoncement de chaque groupe à la possession du premier enfant d’un couple. Ces “enfants de la discorde” furent sacrifiés en signe d’apaisement et de renoncement des deux familles rivales à leurs prérogatives sur ces enfants. Ces rivalités provoquèrent des hostilités meurtrières dont le meurtre des premiers-nés constitua une solution transitoire. Ainsi, le premier né n’appartiendra ni à l’oncle maternel, ni au père, mais sera désormais consacré aux dieux nouveaux, aux dieux-pères. Symboliquement, ce meurtre apparaît comme un “partage” de l’enfant. Ne fallait-il pas trancher le lien de sang matrilinéaire pour faciliter la liquidation de la famille tiraillée entre deux “pères” et l’instauration de la nouvelle famille patrilinéaire ? La circoncision en est un vestige. Les nombreuses “immolations d’enfants” narrées dans le corpus mythique, relatif à la Toison d’Or ou à d’autres récits, ont très certainement un lien avec la généralisation du droit paternel.

Meurtre du fils et meurtre du père

Le meurtre du père par le fils, et vice versa, est un thème récurrent dans la mythologie grecque (Ouranos, Chronos & Zeus, Jason & Eson, Persée & Acrisios…), et semble avoir pour origine, d’une part le complexe d’œdipe (qui met dès sa naissance l’enfant en concurrence avec son père pour s’accaparer la mère), et d’autre part, la mère qui élève l’enfant dans la haine du père, puisqu’à l’origine, le mariage est un viol, une prostitution sacrée. Ainsi, Gaïa (déesse-mère de la Terre) complote avec ses enfants le meurtre de leur père Ouranos, dieu du ciel. Et c’est en représailles qu’est apparu le meurtre de la mère (voir le Matricide d’Oreste). C’est pourquoi le père en retour, a tendance à assassiner son premier enfant, afin d’affirmer sa puissance paternelle (en droit romain : patria potestas du pater familias), et ainsi prévenir toute rébellion (Cronos, dieu du temps, qui dévore ses propres enfants)…

Les archéo-historiens rattachent les mythes d’Ouranos, Cronos, Œdipe, Médée et bien d’autres, à cette période historique qui fut une charnière. On voit en outre que le mariage est une institution étroitement liée à ce changement du droit de la filiation. Ce n’est que par le mariage que le géniteur pouvait faire reconnaître son droit de paternité; c’est le mariage qui le faisait père des enfants de son épouse. Sans mariage pas de paternité.Il y eut donc simultanéité historique entre la création du mariage, la préemption des enfants par le géniteur, le sacrifice des premiers-nés, et le meurtre du père, puis de la mère.

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